lundi 25 janvier 2016

C'est quoi le bonheur ? prédication sur le chap. 8 du livre de Néhémie



Néhémie, chap. 8, v. 1 à 10


1Tout le peuple, comme un seul homme, se rassembla sur la place qui est devant la porte des Eaux, et ils dirent à Esdras, le scribe, d’apporter le livre de la Loi de Moïse que l'Eternel avait prescrite à Israël. 2Le prêtre Esdras apporta la Loi devant l’assemblée, où se trouvaient les hommes, les femmes et tous ceux qui étaient à même de comprendre ce qu’on entendait. C’était le premier jour du septième mois.
3Il lut dans le livre, sur la place qui est devant la porte des Eaux, depuis l’aube jusqu’au milieu de la journée, en face des hommes, des femmes et de ceux qui pouvaient comprendre. Les oreilles de tout le peuple étaient attentives au livre de la Loi. 4Le scribe Esdras était debout sur une tribune de bois qu’on avait faite pour la circonstance, et à côté de lui se tenaient Mattitya, Shèma, Anaya, Ouriya, Hilqiya et Maaséya à sa droite, et à sa gauche : Pedaya, Mishaël, Malkiya, Hashoum, Hashbaddana, Zekarya, Meshoullam. 5Esdras ouvrit le livre aux yeux de tout le peuple, car il était au-dessus de tout le peuple, et lorsqu’il l’ouvrit tout le peuple se tint debout. 6Et Esdras bénit l'Eternel, le grand Dieu, et tout le peuple répondit : « Amen ! Amen ! » en levant les mains. Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant l'Eternel, le visage contre terre. 7Yéshoua, Bani, Shérévya, Yamîn, Aqqouv, Shabtaï, Hodiya, Maaséya, Qelita, Azarya, Yozavad, Hanân, Pelaya – les lévites – expliquaient la Loi au peuple, et le peuple restait debout sur place. 8Ils lisaient dans le livre de la Loi de Dieu, de manière distincte, en en donnant le sens, et ils faisaient comprendre ce qui était lu. 9Alors Néhémie le gouverneur, Esdras le prêtre-scribe et les lévites qui donnaient les explications au peuple dirent à tout le peuple : « Ce jour-ci est consacré à l'Eternel votre Dieu. Ne soyez pas dans le deuil et ne pleurez pas ! » – car tout le peuple pleurait en entendant les paroles de la Loi.
10Il leur dit : « Allez, mangez de bons plats, buvez d’excellentes boissons, et faites porter des portions à celui qui n’a rien pu préparer, car ce jour-ci est consacré à notre Seigneur. Ne soyez pas dans la peine, car la joie de l'Eternel, voilà votre force ! »

Dans la résignation ambiante, une vérité s'impose – une vérité stoïcienne – même si tout le monde ne sait pas qu'elle est stoïcienne. Dans le monde, dans l'histoire, dans le cour des événements, et donc dans nos vies il y aurait des choses qui pourraient changer et d'autres qui seraient immuables.

Oui, nos vies, notre histoire, notre monde se composeraient d'éléments imposés, qu'il nous faudrait supporter, accepter, avec une certaine dose de résignation – et d'autres que l'on pourrait changer – le tout étant d'arriver à faire la distinction.

Si je dis que cette vérité est une vérité Stoïcienne, c'est que cette vérité à des racines philosophiques grecques. Ainsi on prete volontiers à l'empereur Marc Aurèle empereur : « Mon Dieu, donne-moi le courage de changer les choses que je peux changer, la sérénité d'accepter celles que je ne peux pas changer, et la sagesse de distinguer entre les deux ... Courage pour changer ce qui peut l'être, sérénité d'accepter ce que l'on ne peut changer, sagesse pour distinguer l'un de l'autre – tout ça semble bien pensé, bien intelligent.

Ainsi plus proche de nous que l'empereur Marc Aurèle, qui vivait quand même au 2ème siècle après Christ, dans un petit livre publié au début 2015 et intitulé Métaphysique du bonheur réel, le philosophe Alain Badiou écrit : 

«  une grande tradition de la Sagesse immémoriale revient à dire que l'homme doit adapter ses désirs aux réalités, plutôt que de vouloir adapter les réalités à son désir. Dans cette vision, il y a comme un fatum – une fatalité - du réel et le bonheur le plus élevé dont l'humanité est capable réside dans l'acceptation sereine de l'inévitable »


Là encore, tout ça est bien raisonnable :  il nous faudrait accepter l'inévitable pour être heureux – la sérénité et la résignation serait la même chose. Il faut que nous nous adaptions aux réalités sans vouloir tout changer. Le bonheur semble être dans la résignation et l'acceptation de tout !

Cette pensée il faut bien le dire –  elle fait du bien, car elle repose, elle apaise à bon marché. Devant le journal de 13 h. ou de 20 h. il faudrait être serein, résigné, tranquille Quoiqu'il se passe, quoiqu'il se dise. Ainsi, cette semaine on appris que les 62 personnes les plus riches se partageaient autant de richesse que les 3,5 milliards d'humains les plus pauvres. Mais il faut être serein... Que ce monde dans lequel nous vivons court après une croissance impossible – il faut être résigné  ! Que depuis des mois et des mois la mer méditerranée se transforme en cimetière, on le sait, mais il faut rester tranquille !

Il faudrait accepter l'inévitable... le bonheur est à ce prix. Oui cette philosophie est à la mode, et il faut bien le dire elle est reposante.

Sauf que – il faut bien l'entendre – le philosophe Alain Badiou dit que c'est "une" vision du monde. Une vision du monde, et si c'est une vision du monde, c'est qu'il y en a d'autres - il peut y en avoir d'autres visions du monde – ce bonheur qui accepte tout comme une fatalité n'est pas sa définition du bonheur. Et autant le dire tout de suite, cette manière de comprendre le monde selon laquelle il faudrait accepter l'inacceptable, ce n'est pas du tout la vision du monde de Néhémie.

Pour Néhémie la seule chose qui ne peut changer ce n'est pas le monde, ce n'est pas la fatalité, ce ne sont pas des événements qui nous tombent dessus sans qu'on le veuille et face auxquels il faudrait se résigner. Non la seule chose qui ne peut changer, pour Néhémie, c'est la joie de l'Eternel : « ne soyez pas dans la peine, car la joie de l'Eternel voilà votre force ! »

La joie de l'Eternel est votre forteresse, votre fortification, ce qui est imprenable, ce qui fait que vos vies sont imprenables. Du coup nous pouvons entendre que nous ne sommes pas appelés à la résignation, à la sereinité et à la tranquilité ; mais à la joie - c'est là un bonheur plus vrai avec Dieu !

Et là, il ne faudrait pas croire que Néhémie ferait preuve d'un angélisme béat, ou d'une joie un peu benoîte. Non, Néhémie parle de joie de l'Eternel dans un contexte lourd, dans un contexte dur. Avec Néhémie, nous voici avec le peuple élu de retour de l'Exil. Après la captivité à Babylone qui a duré plus d'un siècle ; plus d'un siècle de déportation : le peuple reprend possession de la terre promise, mais d'une terre de ruine. 

Avec le livre d'Esdras, le livre de Néhémie est la seule trace de cette reconstruction d'Israël sur sa terre ; après l'épreuve de la déportation. Ces deux livres bibliques, Esdras et Néhémie, ont sans doute été écrits ensemble et ils ont sans doute d'abord formé un seul livre. Esdras et Néhémie sont ensemble le témoignage de cette reconstruction des villes et des villages du pays, de la restructuration politique d'un peuple qui retrouve un semblant d'indépendance ; et ils sont témoins ensemble également d'une restauration religieuse.

Le livre de Néhémie témoigne de ces différents aspects. Néhémie n'est pas un prophète mais un haut fonctionnaire juif du roi Artaxerxès. Néhémie va recevoir la charge de reconstruire les murailles de Jérusalem. C'est, si l'on peut dire, la deuxième étape de la reconstruction et de la restauration, après qu'Esdras ait, lui, dirigé la reconstruction du temple de Jérusalem. Le temple, la muraille nous sommes là sur des éléments d'architecture qui disent religieusement une indépendance par rapport au culte des idoles babyloniennes et politiquement  une certaine indépendance vis à vis de l'empire babylonien. Le peuple d'Israël recouvre une certaine indépendance même si on ne peut parler d'une souveraineté pleine et entière – Esdras et Néhémie restent au service de l'empire.

Voilà le contexte en grandes lignes, de ce passage que nous avons entendu. Ce passage dans lequel la loi de Dieu est promulguée au peuple assemblé.

Nous pouvons comprendre combien le récit est autant historique que symbolique : il fallait que le temple soit reconstruit, que les murailles soient relevées pour que, dans cette Jérusalem nouvelle, résonne à nouveau la loi de l'Eternel donnée à Moïse. La reconstruction de la ville, la restructuration politique et la restauration religieuse marchent ensemble. Alors, la lecture de la loi intervient dans un contexte de renouveau, un contexte auquel il est donné une forme liturgique : le scribe Esdras est sur une tribune, il est entouré des lévites, nous connaissons leurs noms ; et le peuple se met debout ; la loi est lue et expliquée à tout le peuple. On verrait presque un office de la synagogue au milieu d'une assemblée de gens connus. 

C'est dans ce cadre qu'intervient la parole de Néhémie et d'Esdras ; il y a un flou dans le texte, au v. 10, on ne sait pas bien qui parle : le texte biblique nous dit qu'ils parlent ensemble, et pourtant il est écrit  : il leur dit – au singulier – alors qu'ils sont deux à parler ; Bref , "il" leur dit  « ce jour-ci est consacré à notre seigneur. Ne soyez pas dans la peine, car la joie de l'Eternel est votre force ! »

Si Esdras et Néhémie avaient été dans l'air de notre temps, si ils avaient été soumis à la philosophie prégnante de notre époque, de notre aujourd'hui, gageons qu'il n'y aurait pas eu de nouveau temple à Jérusalem, il n'y aurait pas eu de nouvelle muraille : ils auraient accepté ce qui durait depuis un siècle : la déportation. Les ruines seraient restées des ruines : s'ils avaient été dans l'acceptation de ce qu'on ne peut changer comme des stoïciens : Jérusalem n'aurait pas eu de nouvelle muraille, la ville avait été détruite, c'est comme ça... Si il ne fallait surtout pas contester l'ordre établi : la loi de Moïse serait restée oubliée.

Mais, heureusement pour nous ; Esdras et Néhémie ne sont ni à l'heure de la résignation, ni à celle de l'acceptation. Encore une fois, la seule chose qui ne peut changer, pour Néhémie, c'est la joie de l'Eternel : « ne soyez pas dans la peine, car la joie de l'Eternel voilà votre force ! »
C'est là, la vérité qui fait vivre Néhémie, sa seule vérité établie.

Du coup nous pouvons entendre que nous ne sommes pas appelés à la résignation, à la sérénité ou à la tranquillité ; non, mais nous sommes appelés à la joie ! À la joie de l'Eternel : nous sommes appelés à vivre de cette joie de Dieu et c'est ça le vrai bonheur ! 

Et donc il y a de l'insupportable, et donc il y a de l'insoutenable, il y a des choses qu'il faut savoir contester, il y en a d'autres qu'il faut savoir construire.
Devant Dieu, tout n'est pas à accepter ; le bonheur ne consiste pas à baisser la tête et à devoir tout supporter.

J'entends bien que disant cela, je suis en décalage avec la pensée ambiante, avec la résignation plombante ; certains pensent même peut-être que je suis un affreux révolutionnaire...
Pourtant ce que je dis là c'est l'évangile, et ce n'est pas un quelconque programme politique.
C'est l'évangile car, oui, je crois le livre de Néhémie témoigne déjà de l'évangile de Jésus le Christ. Il en est comme un écho avant l'heure ; ou pour le dire autrement : le projet de Dieu pour le monde et pour nos vies n'a pas changé entre l'époque de Néhémie et celle du Christ. Le projet de Dieu pour nos vies demeure : sa joie est toujours disponible.

Le Christ ne manifestera pas autre chose dans le monde : nous sommes aimés de Dieu et à partir de là tout est donné, tout est possible !  Nous ne sommes pas appelés à subir notre histoire, mais nous sommes appelés à tracer les routes du royaume ! Nous sommes appelés à la joie, aussi tout ce qui contrevient à cette joie, tout ce qui fait barrage aux chemins du royaume, toutes les volontés de puissance et d'asservissement de notre liberté d'enfants de Dieu ; tout cela doit être contesté, tout cela doit être transformé.

Le projet de Dieu pour ce monde est encore vrai aujourd'hui.
On ne peut pas apprendre que les 62 personnes les plus riches possèdent autant que 3,5 milliards d'humains sans dire que c'est inacceptable !
On ne peut pas assister à la course de ce monde derrière une croissance économique illimitée sans dénoncer que c'est impossible - cette croissance est une idole et l'économie est devenue la religion de la Babylone du grand capital – c'est une grand messe qui a été dite à Davos cette semaine ! Nous vivons dans un monde fini, limité ; et ce monde fini, limité  ne peut pas connaître une croissance infinie, illimitée, ce n'est pas possible.
On ne peut pas se promener sur la plage de Valras ou Sérignan sans réaliser que là gisent des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants morts en mer d'avoir espéré une vie meilleur ici, avec nous.

Oui, il y a de l'insupportable, et oui, il y a de l'insoutenable, il y a des choses qu'il faut savoir contester, il y en a d'autres qu'il faut savoir construire. Tout n'est pas à accepter ; notre humanité n'est pas appelée à baisser la tête et à devoir tout supporter.
« La joie de l'Eternel est notre force ».

 L'évangile nous appelle à partager un autre bonheur que celui de la résignation. Pour le dire en détournant les mots de Badiou que je citais au départ : Le bonheur du croyant consiste alors à adapter les réalités au désir de Dieu. 

Ce qui je crois est vrai pour le monde, est vrai pour chacun de nous, pour chacune de nos vies. Face aux épreuves nous ne sommes pas appelés à la résignation mais à la lutte. Nous ne sommes pas appelés à l'acceptation mais à l'action.
L'évangile nous assure de l'amour de Dieu, nous sommes promis à sa joie – non pas pour l'au-delà, mais pour ici et maintenant.  C'est ce que le Christ a manifesté sur les chemins de Palestine.
Voilà le vrai bonheur : Adapter la réalité aux désirs de Dieu, Tracer les chemins du royaume.

Du coup ce bonheur nous oblige à dire l'inacceptable, dire qu'il y a de l'insupportable, de l'insoutenable non pas pour culpabiliser ou pour accabler soi-même ou les autres ; mais pour dire que Dieu nous a promis à autre chose – à sa joie. 

Oui " La joie de l'Eternel est notre force " !
Et le Christ par sa vie, par sa mort et sa résurrection en est la plus belle manifestation.  Amen.


samedi 9 janvier 2016

Liturgie pour le temps de l'Epiphanie

Tout juste terminée d'écrire pour demain... voici une liturgie pour le temps de l'Epiphanie.
Ce temps de l'année liturgique qui va de Noël au Carême...

En cliquant ici vous trouvez trois suites liturgiques et une liturgie de cène.

lundi 7 décembre 2015

Le temps de la prière ?



Je ne me souviens plus des mots exacts de Bonhoeffer mais il écrit quelque part que la foi a deux expressions : « la prière » et « l’action juste »… 
C’est peut-être le temps de la prière ?



Certes, les ténèbres couvrent la terre et une obscurité épaisse recouvre les peuples ;

mais sur toi l’Eternel se lève, sur toi sa gloire apparaît.

Livre du prophète Esaïe, chap. 60, v. 2



Éternel Dieu, dans ce temps de l’avent, à l’annonce de ta lumière,

Nous ne pouvons que reconnaître que nous sommes de pauvres pécheurs,

Enclins au mal et incapables par nous-mêmes d’être dans l’espérance.



Tu vois notre Pays,

Tu vois la haine de nos concitoyens qui répond à la violence,

Les barbares semblent parler aux barbares : extrême droite ou daesh,

ce sont les mêmes ténèbres sur notre terre, 
c'est la même amertume, les mêmes manques d'espérance.



Oui, que l’obscurité est épaisse ! Éternel Dieu !

Que nos consciences sont chargées et nos esprits agités.



Dans notre marche vers Noël,

Il nous faut reconnaitre que nous ne savons pas nous ouvrir à la joie,

Nous avons du mal à vivre de ta grâce,

La peur semble gagner la partie.



Et pourtant, Éternel Dieu,

Tu nous redis encore ces deux mots de ta bonne nouvelle :

Paix et Amour.



Deux mots pour tenir la fidélité à l’enfant de la crèche,

Deux mots pour dire l’humanité du mourant de la croix,

Deux mots pour dire l’espérance de nos vies ouvertes à Pâques.



Deux mots pour lutter contre les ténèbres et l’obscurité,

Deux mots pour ouvrir les consciences à une liberté donnée,

Deux mots pour tisser la fraternité jusqu’aux extrémités de la terre.



Paix et Amour :

Permets, nous t’en prions, Éternel Dieu,

Que nous soyons participant de tes projets pour ce monde.

Luttant contre la barbarie, l’obscurité et les ténèbres,

Nous attachants à ta lumière, à la joie de Noël,

Pour ta seule gloire.

Amen

Prédication du 2ème dimanche de l'avent





Évangile selon Luc, chap. 2, 46 à 55 : 

46Et Marie dit : 
 Je magnifie le Seigneur,
47je suis transportée d'allégresse en Dieu, mon Sauveur, 48parce qu'il a porté les regards sur l'abaissement de son esclave.
Désormais, en effet, chaque génération me dira heureuse,
49parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses.
Son nom est sacré,
50et sa compassion s'étend de génération en génération
sur ceux qui le craignent.
51Il a déployé le pouvoir de son bras ;
il a dispersé ceux qui avaient des pensées orgueilleuses,
52il a fait descendre les puissants de leurs trônes,
élevé les humbles,
53rassasié de biens les affamés,
renvoyé les riches les mains vides.
54Il a secouru Israël, son serviteur,
et il s'est souvenu de sa compassion
55— comme il l'avait dit à nos pères —
envers Abraham et sa descendance, pour toujours.

Pour ce temps de l’avent – le Magnificat. Ce texte poétique, une prière ou un chant qui est mis à l’ouverture de l’évangile selon Luc avec d’autres prières ou chants : ceux de Zacharie, de Syméon.

Ce chant, ce texte nous l'avons déjà ouvert la semaine dernière, j'ai voulu souligner dans la prédication combien Marie annonçait le Christ comme une femme de son temps, une femme de son peuple : une femme Juive qui reprenait la louange à son Dieu, le Dieu d'alliance, le Dieu des Pères : Abraham, Isaac et Jacob. Vendredi lors du culte en semaine pour aller un peu plus loin, je me suis arrêté à la féminité de Marie et à la place de la femme dans la religion.

Aujourd'hui, dans ce chant de Marie je voudrai faire résonner particulièrement deux mots : Joie et humilité. La Joie, tout le vocabulaire de l’exaltation de Marie l’exprime : « je magnifie le Seigneur », « je suis transportée d’allégresse », « chaque génération me dira heureuse » ou « bienheureuse » selon les traductions.

Joie, Allégresse, Heureuse ou bienheureuse ; la joie est donc clairement affichée au démarrage de l’évangile selon Luc, et la joie marque en fait la naissance du Christ. Naissance qui est annoncée aux bergers avec ces mots : « je vous annonce la bonne nouvelle d’une grande joie ».

Mais cette joie est dite dans l’humilité : Au milieu de ces expressions de joie, il y a des mots de Marie qui sont des mots rudes, tout de même : Dieu, mon sauveur, « a porté les regards sur l’abaissement de son esclave » - le registre de l’abaissement n’est déjà pas très heureux, mais la répétition se fait insistante : abaissement de son esclave. Marie développe ici ce que l’on peut appeler en termes techniques : une anthropologie négative ; elle est une esclave et une esclave abaissée – redondance qui fait de Marie non pas une reine des cieux mais bien une humble servante.

Joie et humilité : la joie arrive à cette femme qui se considère comme pas grand-chose alors qu’elle était somme toute promise à la descendance de David – il y a donc là non pas un constat social, mais bien un exercice d’humilité, au sens noble. Un acte d’humilité qui je crois prends tout son sens dans la suite du chant : le Seigneur « disperse ceux qui avaient des pensées orgueilleuses, il fait descendre les puissants de leurs trône, élève les humbles, rassasie de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides »

Élévation des humbles et dispersion des orgueilleux sont à entendre comme le programme de la joie. La joie, oui, joie qui donne son sens à l’évangile, la bonne nouvelle, joyeux message : Souvenons-nous que la première prédication, le premier enseignement de Jésus que nous rapporte l’évangile selon Luc, dans la synagogue de Nazareth, est dite à partir du rouleau d’Esaïe :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi  parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyer pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le retour à la vue ; pour renvoyer libres les opprimés, pour proclamer une année d’accueil de la part du Seigneur ».

La joie et l’humilité sont liées au même titre que la bonne nouvelle est liée à une certaine humilité, à une certaine pauvreté. Luc insiste ici particulièrement sur les caractéristiques sociales – dans un tout autre registre l’évangéliste Marc rapportera, au début du ministère de Jésus, sa parole : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs ». Chez Matthieu dans le même genre, ce sera le registre du petit et notamment « du plus petit d’entre les frères ». Le pauvre, le malade, le plus petit ce sont les destinataires de l'évangile.

Humbles et pauvres chez Luc, malades et pécheurs chez Marc, les plus petits chez Matthieu – l'évangile trace des anthropologies négatives à partir desquelles résonne le salut : la joie de Marie, le rassasiement des affamés de son Magnificat, la guérison et le pardon pour les malades et les pécheurs de Marc. Tel est le règne de Dieu MAINTENANT ! Car c’est bien de cela dont il s’agit. Si Marie se reconnaît esclave, et qui plus est esclave abaissée, ce n’est pas par pur plaisir de s’humilier, ni par pessimisme ou dépression.
Il s’agit de dire le règne de Dieu MAINTENANT !. Ce règne de Dieu que Jésus proclamera à son tour, après Marie. Mais règne que Marie n’est pas la première à chanter, déjà Anne dans le premier testament le chantait, où encore ce règne de Dieu dit en terme joie et d'humilité se retrouve à chaque page du livre des psaumes. Ou presque. Nous pouvons l'entendre au psaume 146.

Louez le SEIGNEUR (Yah) ! Que je loue le SEIGNEUR ! Je louerai le SEIGNEUR tant que je vivrai, je chanterai pour mon Dieu tant que j'existerai. 
Ne mettez pas votre confiance dans les nobles, dans des humains à qui n'appartient pas le salut. Leur souffle s'en va, ils retournent à leur poussière, et le jour même leurs intentions disparaissent. 
Heureux celui qui a pour secours le Dieu de Jacob, qui met son espoir dans le SEIGNEUR, son Dieu, lui qui fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve, lui qui garde la loyauté pour toujours ! 
Il agit envers les opprimés selon l'équité ; il donne du pain aux affamés ; le SEIGNEUR relâche les prisonniers ; le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles ; le SEIGNEUR redresse ceux qui sont courbés ; le SEIGNEUR aime les justes. Le SEIGNEUR garde les immigrés, il soutient l'orphelin et la veuve, mais il fait dévier la voie des méchants. 
Le SEIGNEUR régnera toujours — ton Dieu, Sion, de génération en génération ! Louez le SEIGNEUR (Yah)

Parler du règne de Dieu, à la suite du Magnificat, à la suite de ce psaume 146 peut se résumer en quelques mots : "ne faites pas confiance aux princes". On dirait aujourd’hui : ne vous fiez pas aux gouvernements. C’est l’expérience des pauvres de tous temps, qu’il s’agisse de nations ou d’individus. Le monde s’est toujours structuré contre eux, les pauvres, et les grands sont ligués pour les opprimer. Une seule solution, pour le psalmiste de jadis : mettre son espoir en l’Eternel, qui seul peut modifier la situation au profit des pauvres en établissant son règne ».

Une seule solution, pour Marie et le Magnificat : reconnaître dans le monde, dans son aujourd’hui, le pouvoir du bras de Dieu déployé. Il ne s'agit pas d'un discours politique – surtout pas un jour d'élection comme aujourd'hui. Mais il s'agit de reconnaître et croire. Karl Barth le redisait au XXème siècle : « nous vivons dans le monde et ce monde est le monde de Dieu, créé, maintenu et régi par Lui. Nous vivons totalement dans le monde où c’est opéré la réconciliation en Christ. Non pas quelque abîme où Dieu ne serait absolument pas présent, mais en un monde où Dieu a parlé, a agi par Sa parole ».

Car si entre arrogants et humble se dit la joie du Magnificat de Marie, si entre  riches et pauvres se joue la prédication du royaume, si entre puissants et petits se dit l’Evangile comme joyeux message c’est qu’il y a là un enjeux de foi, un enjeu de confiance en Sa parole. Oui l’évangile n’a jamais invité à la révolution mais à la foi en la parole.

Au temps de la réforme, Luther le soulignait déjà dans son commentaire du Magnificat : « Dieu élève les humbles. Cela ne veut pas dire qu’il les met sur des trônes à la place de ceux qu’il en a fait descendre » et il concluait en écrivant : « encore faut-il que nous ayons assez de foi pour croire à la vérité de la Parole ».

Les humbles, les pauvres, les petits sont ceux qui ne suffisent pas en eux-mêmes, ceux qui reconnaissent qu'ils ont besoin de Dieu, ceux qui se reconnaissent comme dépendant, en manque, dans le besoin. Eux sont dépendants, en manque, dans un besoin de confiance. Ils ne se suffisent pas à eux-mêmes et ont de la place pour l’A/autre, ils peuvent faire confiance à une parole venue du dehors.

Marie se disant humble, pauvre et petite – dans l’abaissement d’une esclave – elle fait confiance en une parole qui lui est  dite pour elle, intimement pour elle, et elle reçoit la joie. Il faut se reconnaître esclave pour être libéré, malade ou infirme pour trouver la guérison ; accepter d’être trouvé pécheur pour être pardonné.

Paul Tillich définissait la foi comme « le courage d’accepter d’être accepté alors mêmes que nous étions inacceptables ». J'utilisais cette définition de la foi en septembre : « accepter d'être accepté alors que nous sommes inacceptables ». C’est à ce prix que la joie avec Dieu peut-être vécue, MAINTENANT ! Que le joyeux message peut être entendu et que la louange alors peut-être dite : Magnificat ! Le règne de Dieu est le programme de l’évangile.

Dans ces temps de l’avent, alors que nous marchons vers les fêtes les mémoires troubles de tout ce qui a été traversé ces derniers temps, le Magnificat peut résonner comme une double exhortation

La première exhortation, pour nous-mêmes :
Il ne faut pas nous enfermer dans nos richesses, dans nos avoirs, dans ce que nous pouvons offrir ; ces enfermements sont autant de puissance que Dieu met à nu. Bien plus, le magnificat nous exhorte à reconnaître nos pauvretés, nos manques, ce que nous avons à recevoir, toujours : la joie d’une parole qui donne à vivre. C’est cela qui peut donner sens à nos fêtes.

La seconde exhortation, pour nous ouvrir aux autres :
Dans 15 jours ce sera Noël, aujourd'hui se termine notre collecte pour les enfants de la cimade. La diaconie, l'attention aux plus petits est fondamentalement constitutive de l’église. La prédication de l’évangile ne peut se passer de l’attention aux pauvres, aux petits, aux humbles à celles et ceux qui souffrent. La fête de Noël, ne peut être une fête si nous laissons les autres sur nos routes, au bord du chemin. L’église, la communauté, a besoin d'être actrice d'entraide car, c'est là, un point d’ancrage dans le monde de la Parole aujourd’hui. Une paroissienne me disait dernièrement qu'elle trouvait que dans l'église : "on parlait beaucoup des étrangers". Nous ne pouvons pas renier cette préoccupation, au nom de l'évangile, au nom de la bonne nouvelle de Noël, d'un Dieu qui se lie à notre humanité : l'attention aux pauvres, aux petits, aux exclus de notre temps, n'est pas une option - c'est le mouvement même de la mission de Dieu. 

Magnificat !
Notre Dieu est un Dieu de compassion, un Dieu d’amour pour chacun d’entre nous, jusqu’au plus petits d’entre nos frères, jusqu'à ceux qui nous dérangent et nous gènent.
Que cet amour soit, malgré tout ce que nous connaissons et rencontrons comme souffrance et comme misère, source de vie et de joie, maintenant, dans notre chemin vers Noël.
Au Christ seul soit la gloire. Amen